Institut Méditerranéen d’Océanologie
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Réserves marines : un réseau mondial insuffisant pour assurer la sécurité alimentaire dans les pays du Sud

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Dans un article publié le 10 juillet 2017 dans Nature Communications, des chercheurs de l’EPHE, de l’IRD, de l’Université de Montpellier, avec le soutien du CNRS, ainsi que de cinq universités étrangères1 montrent que les pays les plus dépendants de la pêche côtière reçoivent le moins de larves de poissons issues des réserves marines. Or ces larves sont nécessaires à l’ensemencement des zones de pêche et au maintien des espèces exploitées. Elles permettent aussi d’assurer une activité économique, voire une sécurité alimentaire pour certains pays.

Le rôle fondamental de la dispersion larvaire pour favoriser la pêche côtière
L’océan compte plus de 3 000 aires marines protégées (AMP) côtières, dont 23 % seulement sont considérées comme des réserves, car elles interdisent les activités de pêche. Ces réserves, qui couvrent moins de 1 % de la zone côtière, servent de sanctuaire pour les espèces exploitées, en assurant le maintien des populations au sein de leurs périmètres.
Ces populations abondantes d’individus matures sont sources de larves qui vont se disperser plus ou moins passivement au gré des courants, parfois jusqu’à plus de 400 kilomètres en dehors des réserves. La dispersion larvaire soutient donc un autre type de bénéfice issu des réserves marines : ensemencer les zones de pêche pour y favoriser le maintien des espèces exploitées et ainsi assurer une activité économique, voire une sécurité alimentaire pour certains pays.

Ce potentiel service exporté depuis les réserves marines dépend cependant à la fois des courants qui « façonnent le paysage marin » et permettent le transport des larves à longue distance, de la durée de vie larvaire des espèces, mais aussi de la distribution géographique des réserves qui sont les sources de ces larves.


Retour de pêche au village de Ambatozavavy sur l’île de Nosy Be, Madagascar, Avril 2016 © Eva Maire.

Jusqu’à présent, la relation entre les exportations de larves depuis les réserves marines et les besoins socio- économiques liés à la pêche était peu connue. Dans cette étude publiée dans Nature Communications, des chercheurs de l’École Pratique des Hautes Études, de l’IRD, de l’Université́ de Montpellier, avec le soutien du
CNRS, ainsi que de cinq organismes de recherche étrangers1 et de la FAO ont simulé l’export de larves par les réserves, en se fondant sur les caractéristiques générales des poissons récifaux et la courantologie de surface de l’océan global, afin de mieux connaître les zones qui profitent potentiellement le plus de cet ensemencement.
Le réseau global de réserves marines oublie de nombreux pays du Sud
Le premier constat de cette étude est que les réserves marines sont inégalement réparties à travers les océans. Très présentes autour de l’Europe, ou encore entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie par exemple, elles présentent un fort déficit dans les pays du Sud, notamment en Afrique. En conséquence, l’exportation de larves est donc bien plus prononcée dans l’hémisphère Nord et pour les pays développés au fort engagement environnemental comme l’Australie.
Les chercheurs ont ensuite établi le lien entre cet ensemencement potentiel en larves de poissons depuis les réserves et un indice de dépendance à la pêche qui tient compte de l’économie et de la situation alimentaire des pays. Ils montrent que les pays les plus dépendants de la pêche côtière – par exemple la Guinée-Bissau ou le Sénégal en Afrique de l’Ouest et le Kiribati ou les Samoa dans le Pacifique équatorial – reçoivent le moins de larves des réserves marines. Certains pays reçoivent néanmoins des larves malgré l’absence de réserve dans leurs eaux territoriales, grâce à l’exportation depuis les réserves de pays limitrophes. C’est le cas notamment des Îles Turks-et-Caïcos dans les Caraïbes, qui reçoivent des larves depuis la République dominicaine, et de Timor oriental en Asie du Sud-Est, qui reçoit des larves depuis l’Indonésie.
Ces résultats mettent en évidence l’inadéquation du système global de réserves marines avec les besoins de réensemencement en larves principalement localisés dans les pays du Sud. Ils suggèrent aussi que la dispersion larvaire doit être prise en compte pour optimiser l’emplacement des futures réserves, afin de mieux concilier conservation, exploitation et sécurité alimentaire. Ils soulignent enfin l’importance de stratégies transnationales pour l’établissement des réserves marines, en tenant compte de la courantologie et des aptitudes des espèces à se disperser à l’état larvaire.

Référence de l’article
“Global mismatch between fishing dependency and larval supply from marine reserves”, Nature Communications, Marco Andrello1, François Guilhaumon2, Camille Albouy3,4, Valeriano Parravicini5, Joeri Scholtens6, Philippe Verley7, Manuel Barange8,9, U. Rashid Sumaila10, Stéphanie Manel 1 & David Mouillot 2,11