Institut Méditerranéen d’Océanologie
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L’homme qui écoute le monde du silence

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Michel André, bioacousticien inventeur d’un système anticollision entre cétacés et navires, lutte contre la pollution sonore en milieu marin. Entretien.

Michel André est bioacousticien, une discipline récente qui convoque mathématiques, physique, biologie ou encore physiobiologie, pour étudier les sons du vivant. Son Laboratory of Applied Bioacoustics (LAB), à l’université polytechnique de Barcelone, s’intéresse plus particulièrement au monde aquatique. Le LAB a placé des capteurs partout sur le globe pour écouter le monde marin menacé par le bruit des activités humaines. Une pollution qu’il considère comme peut-être la pire que nous infligeons à la mer.

Le Point : Votre spécialité est d’étudier les effets de la pollution sonore en milieu marin. Expliquez-nous ce phénomène.

Michel André : Il y a dans la mer des sons d’origine physique, produits par les vagues, la pluie, les tremblements de terre. S’y ajoutent depuis des millions d’années des sons d’origine biologique. Depuis un siècle, nous y avons introduit des sons anthropogéniques liés à l’exploitation industrielle des océans : le transport, les manœuvres militaires, la recherche pétrolière, les parcs à éoliennes... Nous produisons une quantité considérable de bruits. Mais elle est restée longtemps inaudible pour l’homme, qui n’entend pas ou très peu sous l’eau. Pour nous, la mer, c’était le « monde du silence ». Or, rien n’est plus faux.

Comment a-t-on découvert que nos bruits polluaient ?

Dans les années 1990, nous avons pu disposer d’hydrophones. En écoutant les cétacés, nous avons réalisé que les sons humains interféraient avec les leurs. Et naturellement, nous nous sommes demandé si ce qui gênait nos observations était également susceptible de les perturber. Nous avons découvert tardivement un phénomène qui existait depuis des décennies.

Il est établi que nos bruits ont un impact sur les espèces marines. Jusqu’à quel point ?

Il est patent sur les espèces qui se basent sur l’analyse acoustique pour s’orienter, se nourrir, se reproduire. Nous constatons l’augmentation des échouages massifs d’animaux marins. Leur exposition aux sons artificiels perturbe leur orientation. Mais, en 2011, notre laboratoire a mis au jour que les céphalopodes, les crustacés, les coquillages, dépourvus d’ouïe, ont des organes sensoriels nécessaires à leur équilibre, similaires à l’oreille interne des oiseaux et des mammifères. Exposé à des sons artificiels, ces organes subissent des traumatismes. On a, par exemple, constaté la mort de centaines de milliers de coquilles Saint-Jacques dans des fermes aquacoles. La pollution sonore affecte l’ensemble des animaux marins.


Pouvons-nous mesurer l’augmentation du bruit ?

Notre labo a déployé un réseau de capteurs dans toutes les mers du monde qui permet de suivre en temps réel les signaux sonores et d’identifier leurs sources, naturelles ou humaines (1). Nous avons mesuré une augmentation d’environ 10 décibels supplémentaires par rapport au bruit de fond. Mais attention, ce chiffre est incomparable avec ce qui se passe dans l’air, et les ravages qui en résultent sont beaucoup plus importants. Il faut savoir que le son se propage dans la mer cinq fois plus vite que dans l’air. Un bruit peut donc parcourir des milliers de kilomètres. Presque aucun endroit n’est épargné. Même l’Arctique est menacé. Nous essayons de mettre en place un observatoire acoustique pour prévoir et prévenir ce phénomène.
Le son dans la mer, c’est la vie ! C’est la seule façon qu’ont les animaux d’échanger des informations. Si on pollue ce canal de communication, on condamne la vie dans la mer

Quels sont les ravages de la pollution sonore ?

Un effet de masquage, tout d’abord. Les bruits d’origine humaine rendent l’animal incapable de capter les informations dont il a besoin, par exemple pour détecter et éviter un bateau, ou ils le désorientent, ce qui l’amène à s’échouer et mourir. C’est là où l’effet est le plus faible. À l’autre extrémité, ils peuvent avoir des conséquences directement létales sur l’animal. La source émet avec une telle intensité et l’animal est situé si près que la mort est immédiate. Un tel son peut être produit par un sonar militaire ou par les canons à air comprimé utilisés dans les forages pétroliers, ou encore par des marteaux pneumatiques qui servent à installer les pylônes des plateformes ou des éoliennes. Entre ces deux groupes, on trouve des traumatismes acoustiques consécutifs à l’exposition de l’animal à un bruit continu. Elle peut provoquer une surdité, temporaire si la source s’arrête, mais qui peut devenir définitive si l’exposition se prolonge. Or cette exposition à un bruit continu existe dans les océans, actuellement parcouru par plus de 50 000 bateaux à fort tonnage. Les animaux sont soumis en permanence aux sons en basses fréquences produits par les moteurs, les hélices. Il règne dans la mer un véritable « smog acoustique ».

Comment peut-on agir ?

On peut inciter les bateaux à mieux isoler les salles des machines ou à modifier le design des hélices. C’est le cas pour tous les nouveaux bateaux actuellement construits. Pour les chantiers de plateformes, on peut proposer des « rideaux à bulles », qui atténuent l’intensité des sons. Mais il existe des activités où le bruit est l’effet même recherché. Les militaires utilisent des sonars très puissants puisqu’ils veulent repérer des bâtiments ennemis le plus loin possible de leurs côtes. Dans la recherche pétrolière, les prospecteurs utilisent des canons à air qui envoient leurs ondes jusqu’à 40 kilomètres dans l’écorce terrestre. Un système qui utilise des vibrations est à l’étude. D’ici cinq à dix ans, on peut espérer démontrer qu’il est fiable et le faire adopter. En attendant, nos capteurs peuvent signaler aux opérateurs la présence d’animaux pour qu’ils suspendent leurs travaux le temps que ces derniers s’éloignent.

Les industriels se montrent coopératifs ?

Plutôt, oui. Il y a désormais des lois, au niveau européen, qui obligent les États membres à mesurer le niveau de bruit le long des côtes. Mais les lois iront toujours moins vite que la science. Il existe des technologies disponibles qui ne sont pas encore obligatoires. Les opérateurs doivent s’en emparer sans attendre. On ne pourra jamais avoir aucun impact sonore, mais il faut tendre à cela. Car le son dans la mer, c’est la vie ! C’est la seule façon qu’ont les animaux d’échanger des informations. Si on pollue ce canal de communication, on condamne la vie dans la mer. Le problème ne se limite pas à quelques baleines échouées, il aura des conséquences pour l’humanité.